
Pour changer un peu des poèmes et des contes, voici un genre nouveau ... une lettre ....
Très cher X. (bien trop formel)
Mon amour, (trop commun)
Mon capitaine !
(Je vais garder cette formule, car vous avez toujours été mon capitaine et moi, votre dame, j’ai toujours été ravie d’être votre moussaillon).
Cela fait si longtemps maintenant – des années – que vous avez quitté mon havre pour courir les mers. Sous quels cieux voguez-vous ? Dans quel lagon ? Au milieu de quelle tempête ? Luttant contre quel monstre marin ou quelles sirènes ? (je ne saurais vous avouer lesquels je crains davantage …)
Il me reste si peu de choses de vous (bien trop peu … soupir) … quelques missives, des livres, de rares cadeaux plus précieux que l’or … et des souvenirs … Il m’arrive de déplier vos lettres avec délicatesse, (avec vénération même), et de les relire, effleurant doucement le papier que vous avez touché, les mots que vous avez couchés là. Il m’arrive de picorer au hasard dans vos livres, devinant vos passages préférés, avant de les remettre religieusement dans la bibliothèque de ma chambre. Jamais loin de ma vue.
Parfois il me prend l’envie d’évoquer votre voix et le silence m’oppresse. Parfois je me rebelle contre cette absence. Parfois j’aimerais simplement avoir une de vos chemises, pour m’y enrouler, m’y enfouir, la respirer ou mieux, être cette chemise qui a le droit de se coller à votre corps. Parfois je me perds dans des abysses de larmes et parfois mes songes ont la douceur d’un baiser. Parfois je rêve de vos bras autour de moi, de vos caresses et cela m’entraîne bien loin de la réalité. (Mais quelle réalité pourrait être à la hauteur de ces rêves ?)
Je vous vois souvent (oui, je vous vois …), solitaire et fier à la barre de votre bateau, le visage offert au soleil, à la brise et aux embruns, les bons jours, et bataillant ferme contre les éléments quand l’océan et les vents se liguent contre vous. Je vous imagine la nuit, scrutant l’obscurité, tutoyant les étoiles ou allongé sans repos sur votre étroite couchette, laissant vagabonder vos pensées.
Je vous sais si proche et si lointain … (pourquoi alors le lointain est-il si insupportable ? mais je pense que vous ne sauriez me répondre, puisqu’il doit l’être pour vous aussi).
Pourquoi vous écrire tout cela ? Puisque vous n’aurez jamais cette lettre ! Quel courrier infernal accepterait de s’en charger pour vous la remettre ? Et pourtant je l’écris ! A défaut de partager ma vie, vous êtes l’homme des mes rêves, de mes attentes tranquilles, l’homme qui inspire mes mots et mes espoirs. Du fond de votre absence, vous êtes le capitaine de tous les « possibles ». (Parfois dans mes rêveries se glisse la possibilité, incongrue mais si séduisante, d’un voyage avec vous … d’une île avec vous…et oserai-je l’avouer ? d’un bonheur au soleil avec vous …)
Ne croyez pas que je me plaigne ! Nous avons connu l’amour, la passion et la tendresse et leur parfum suave et entêtant n’est pas près de me quitter … je dirais même que je le cultive … et la plupart des mortels ne peuvent en dire autant. Nous avons beaucoup reçu et beaucoup donné et cela laisse des traces indélébiles. Je confesse qu’il m’est arrivé de vouloir vous oublier, vous arracher de mon cœur … mais … je suis à tout jamais la femme du Hollandais Volant …
Je supplie Dieu et toutes les créatures des abysses d’être indulgents avec vous et de vous protéger jusqu’au jour où nous serons à nouveau réunis. Je confie cette lettre à une fragile bouteille qui devra tenir tête aux vagues et aux vents. Sans doute qu’elle ne vous parviendra jamais. Mais la mer chantera pour l’éternité dans tous ses coquillages, l’amour d’une dame pour son capitaine …
Je vous garde dans mon cœur et dans ma peau … je vous aime … je vous attends …
Votre lady
Pour cette lettre, je me suis un peu inspirée de la légende du Hollandais Volant, que j’ai tissée avec d’autres éléments.
Pour rappel : Il existe plusieurs légendes concernant l’origine de ce vaisseau fantôme. La plus connue est celle qui inspira Richard Wagner pour son opéra « Le Vaisseau Fantôme ». Au XVIIème siècle, au large du Cap de Bonne Espérance, le Capitaine Van der Decken subissait la plus forte tempête que sa carrière de marin n’ait jamais vue. Hurlant, défiant et injuriant Dieu car le bateau était sur le point de sombrer, il fut maudit à jamais ; condamné à errer sur les flots et dans les limbes, n’étant ni mort ni vivant. Il sera « délivré » par l’amour de sa femme qui acceptera de mourir pour sauver son âme.
Le cinéma s’est également emparé de cette légende. Dans le film Pandora, par exemple ou dans le troisième opus de Pirates des Caraïbes, où le Hollandais Volant aura le droit de vivre son amour pendant un jour tous les dix ans.